vendredi 15 décembre 2017

Qui eut pu imaginer qu'Ali Bongo se détacherait symboliquement de son père Omar, en détruisant en quelques jours le système qui avait permis à son père de se maintenir au pouvoir 47 ans ? Mépris de la tradition familiale? Volonté de se démarquer ? Envie d'essayer de donner une chance à son pays ? On ne saura probablement jamais ce qui a poussé le jeune Bongo à refuser de se plier aux exigences de la France, qui avait décidé que son temps au pouvoir touchait à sa fin et qu'il devait céder les rênes du Gabon à son beau frère.

Les tensions étaient perceptibles depuis quelques temps entre la France et le petit état pétrolier, plusieurs incidents avaient entachés les relations historiques qui semblaient indéfectibles. Ali s'était fait rappeler plusieurs fois à l'ordre par Paris et notamment par Nicolas Sarkozy, qui lui avait clairement remémoré qu'il était l'artisan de sa victoire en 2009 et qu'il ne devait pas l'oublier. Mais le fils d'Omar avait envie d'indépendance et avait clairement marqué son territoire. La réponse française a été immédiate : Omar Bongo n'avait pas qu'un seul héritier, il suffisait d'en choisir un autre. 16 ans ministre sous le règne du patriarche, mari de sa fille, Pascaline, père de ses petits-enfants, beau-frère d'Ali, Jean Ping était un candidat qui répondait à tous les critères et qui saurait s'inscrire dans la tradition françafricaine, sans faire de vagues.

Tout avait bien commencé. Le 28 août, lendemain du vote, la CENAP n'a pas encore prononcé les résultats, mais le Parti Socialiste fait un premier communiqué pour annoncer la victoire de Ping et souhaiter que rien n'entache le processus démocratique. Dans les jours qui suivent, la machine médiatique se met en route et les équipes dédiées aux réseaux sociaux lancent leurs messages communs pour confirmer la victoire et dénoncer les premières exactions du « président sortant » #Bongoiskilling. Les jours se suivent, sans que les résultats ne sortent. Les réseaux sociaux s'agitent et hurlent à un début de guerre civile. Ping et ses collègues dénoncent l'armée qui tire à balles réelles sur la foule. Bolloré ouvre l'antenne d'itélé à Robert Bourgi qui vient témoigner du drame humain qui se joue dans les rues de Libreville. Alors que la CENAP annonce les résultats donnant Ali vainqueur, twitter s'affole et Jean Ping a une pensée pour tous les citoyens qui tombent sous les balles de la garde républicaine, « qui a reçu l'ordre de tirer sur les civils ». Les voix françaises se font entendre pour demander le recompte des voix, la francophonie et l'ONU disent leur inquiétude… Le climat est tendu. Les militants foncent brûler l'Assemblée Nationale.

Et là, surprise, la machine s'enraye. Tout fonctionnait pourtant bien. Les exactions de l'armée étaient largement commentées, l'interpellation « violente » des militants et lieutenants de Ping faisait le tour des réseaux sociaux au grand dam des médias internationaux, l'image de l'assemblée en feu faisait l'ouverture des journaux télévisés français, les commentateurs, invités en plateau, tous hostiles au « dictateur Bongo » racontaient l'enfer des rues gabonaises… Et puis le doute s'est peu à peu installé. Où étaient les images de tous les morts comptabilisés par les militants de Ping ? Le bombardement de son QG en pleine nuit n'a été immortalisé par aucun militant, étrange.

Les manifestations où la garde tirait à bout portant sur les centaines d'hommes et de femmes pacifiques venues chanter la Concorde, n'ont pas été documentées, surprenant. Facebook n'a pas activé de safety check, étonnant. Les victimes des tirs fous, présentées sur twitter et Facebook ont été très vite identifiées, des ivoiriens pendant la crise ivoirienne, rien de très imputable à Ali Bongo à priori. Et cette Assemblée Nationale qui brûle… est il bien raisonnable, lorsque l'on est certain de sa victoire, de faire brûler une institution républicaine plutôt que de contester par voie légale les résultats du vote ? La voix officielle de la France, Jean-Marc Ayrault, se pose la question à haute voix.

Première fissure dans le plan bien établi. Bourgi fanfaronne sur l'impossibilité d'Ali à gagner l'élection sans sa présence à ses côtés; dès lors la Françafrique est exposée en plein jour. Si une partie de la classe politique française a un avantage évident à faire perdurer la Françafrique, ceux qui ne bénéficient pas des avantages se moquent éperdument de la situation gabonaise et ne se sentent pas prêt à soutenir ni Bongo ni Ping; afin de ne pas avoir à répondre de leur soutien dans les années à venir. La population gabonaise semble être dans le même état d'esprit. Ping ou Bongo, Bongo ou Ping, personne ne semble prêt à descendre dans la rue au risque de sa vie. Les commerçantes interviewées dans la rue parle de paix et demandent aux militants de Ping d'arrêter de piller et de semer le désordre, la rentrée scolaire est leur priorité avec le retour au calme. Désabusée du système politique mais consciente que le chaos ne réglera rien, la population ne manifeste pas. Les appels à la communauté internationale s'amplifient mais personne ne semble être véritablement dupe.

Ping se proclame Président, mais les soutiens tardent à venir. Il doit se découvrir et en appelle à la France. La ligne semble brouillée. Quelques vieux briscards du système s'agitent encore, mais la majorité détourne le regard. Ce que Ping essaie de vendre comme la mort de la démocratie est en réalité la mort de la Françafrique. Etrange concours de circonstance, c'est Ali Bongo qui l'a tuée.

#RIPFrançafrique

Africtelegraph

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