lundi 24 septembre 2018

Au Mali, la voix de Kassé Mady Diabaté est une telle évidence qu’on pourrait la classer comme patrimoine national. En plusieurs décennie cette voix n’a jamais connu d’extinction, toujours présente, toujours appréciée, et ce malgré les changements de modes. La raison d’une telle longévité est simple : rares sont les chanteurs qui comme Kassé Mady.
Aucun des projets ambitieux mis en œuvre au Mali ces dernières années ne se sera fait sans sa participation. En 2005, Toumani Diabaté a ainsi relancé son big band, le Symmetric Orchestra, en sollicitant celui dont le nom signifie en malinké « pleure Mady » (Mady est une variante régionale de Mohammed), allusion à ce don hérité de ses ancêtres de traduire l’émotion par le chant. Pourtant, en dépit de l’unanimité qu’il suscite au Mali, le nom de Kassé Mady Diabaté restait encore trop peu connu en dehors du contexte local. Une injustice que devrait réparer Manden Djeli Kan (La voix du griot mandingue), l’album qu’il rêvait d’enregistrer depuis longtemps. Celui que beaucoup attendait d’un chanteur de sa classe.
Kassé Mady est né en 1949 à Kéla, village situé à 8 kilomètres de Kangaba, « la ville où tout est esprit », considéré comme le berceau de la civilisation du Mandé. Fils d’un cultivateur et d’une ménagère, il fut soumis dès le plus jeune âge aux durs travaux agricoles. Il se revoit ainsi « coupant l’herbe pour les chevaux », trompant sa solitude par des chants improvisés, accompagné au ngoni, le luth traditionnel. Dans sa voix, beaucoup d’anciens retrouvaient les accents magnifiques de son arrière grand père, Bintoufama Diabaté, dont le surnom était déjà « Kassé Mady ». Le jeune garçon sera souvent convié à animer les cérémonies de mariage, de baptême et de circoncision dans les communes alentour. L’argent étant quasiment inexistant, on le rémunère avec du riz et du millet. Cette voix remarquable finira par attirer l’attention d’un sous-préfet, Kibiri Dembadiallo, qui décide de monter un orchestre dont Kassé Mady est la vedette : l’Orchestre Kangaba.
Pour donner une meilleure idée de la valeur de cet art vocal, il est utile de rappeler le rôle joué dans la société mandingue par les djelis, les griots musiciens, caste à laquelle les Diabaté appartiennent depuis 7 siècles.
En 1973, Kassé Mady rejoindra ainsi Las Maravillas de Mali, créées sur le modèle des charangas cubaines, dont tous les musiciens ont été formés au conservatoire Alejandro Garcia Caturla de La Havane à l’initiative du 1er président du Mali indépendant, Modibo Keita. De cet orchestre, sortira le National Badéma, emblématique de cette période de rénovation du patrimoine musical mandingue. Kassé Mady restera 16 ans en son sein, rémunéré comme fonctionnaire. Puis en 1989, il enregistre un premier album solo, Fodé, bientôt suivi d’un second, Kéla, tous deux produits par Ibrahima Sylla. Sur ce dernier, le producteur souhaitera inclure un grand classique du répertoire, Kulandjan, dans sa version traditionnelle. Sauf que pour cela, Kassé Mady doit demander l’autorisation au village. Celle-ci ne sera finalement accordée que 2 semaines plus tard par lettre, accompagnée d’une cassette où sont précisés les passages à ne pas omettre. Cette version dure en principe 30 minutes, pourtant le producteur va en interrompre l’enregistrement au bout de 13. A son grand étonnement, il entend alors Kassé Mady conclure sa chanson par : « Je m’arrête ici parce que le producteur m’a demandé d’arrêter. Et je demande pardon aux chasseurs qui m’ont transmis ces paroles. » Comme le dit si bien la maxime : « on ne juge de l’intégrité d’un homme que par l’usage qu’il en sait faire. »En 2000, Kassé Mady participera à une autre version de Kulanjan, thème central, et titre, d’un album de rencontre entre le bluesman américain Taj Mahal et Toumani Diabaté. Puis en 2003 ce sera Kassi Kasse, son 3ème album solo, dont une partie a été enregistrée à Cuba. La voix de Kassé Mady est donc toujours restée présente sur les ondes, toujours associée aux évènements les plus prestigieux. Ne manquait à cet artiste d’exception qu’une plus large consécration.
Avec Manden Djeli Kan, il réalise un rêve : s’entourer des meilleurs ! « Ils ont tous répondu à mon appel. Certains m’ont même contacté de Guinée alors que je ne les avais pas sollicités» dit-il avec fierté. Sur Kalou Man Kene, reprise d’un célèbre traditionnel et morceau porte bonheur, il est accompagné par un véritable All Stars mandingue où figurent le balafoniste Lassana Diabaté, les percussionnistes Lamine Tounkara et Fodé Kouyaté, le joueur de ngoni Moriba Koita, le bassiste Sékou Kanté et les guitaristes Fantamady et Djéli Moussa Kouyaté. Certains appartiennent au groupe de Salif Keita, d’autres au Symmetric de Toumani Diabaté. Toumani est présent également, accompagné de son jeune frère, Madou. On entend, chose rare, leurs deux koras sur un autre traditionnel Nankoumandjan, hommage au roi de Naréna. Car tout en se hissant au niveau des productions les plus contemporaines, fruit de la collaboration de Cheikh Tidiane Seck et de Jean Lamoot, ce disque demeure une émanation de l’art griotique dans sa plus pure essence. On y rend des hommages, au riche cultivateur Bandja, honoré pour ses bienfaits. On accorde des bénédictions (Douga Djabira) et dispense des sagesses. Certaines (Kia Ko Djougou) disent qu’il n’est jamais bon d’être trop malin, d’autres (Kaninba) que refuser le destin est une bêtise. Une chanson évoque les seins des jeunes filles (Sinanon Saran), une autre se prosterne devant la toute puissance de Dieu (Allah Doundé). Ainsi les distances entre un passé lointain et l’époque actuelle, les préoccupations spirituelles et les faits de tous les jours, sont-elles effacées comme par enchantement. Car si l’inspiration remonte au Mali glorieux des épopées, les arrangements, eux, cultivent avec bonheur une subtile connivence entre style pop et instruments traditionnels (Kaninba).
Par son ampleur, par sa beauté, la voix de Kassé Mady survole ce grand ensemble, nouvel acte d’une vaste renaissance de la musique malienne.
Kassé Mady s’en est allé ce soir à la clinique pasteur des suites d’une longue maladie.
Dors en paix l’artiste.

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